Réemploi des matériaux : comment intégrer les enjeux de qualité de l'air dans les projets de construction et de rénovation ?

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Cet article a été rédigé par Coline Blaison, chargée de mission bâti durable & économie circulaire, Envirobat Centre

Le réemploi des matériaux s'impose progressivement comme un levier majeur de l'économie circulaire dans le secteur du bâtiment. Si ses bénéfices environnementaux sont largement reconnus, la prise en compte des enjeux sanitaires reste un sujet encore peu exploré. Il y a-t-il des risques pour la qualité de l’air à réemployer des matériaux de construction et si oui, comment les identifier et les maîtriser ? Cet article a été rédigé à la suite d’un webinar sur le sujet animé par Claire-Sophie Coeudevez de Medieco Conseils et Formation et disponible en visionnage ici.

Le développement du réemploi répond à des objectifs environnementaux forts : réduction des déchets, préservation des ressources naturelles et diminution de l'empreinte carbone des opérations de construction et de rénovation.

Cet article s'appuie sur les enseignements du projet de recherche Circul'Air, consacré à la prise en compte de la qualité de l'air intérieur dans les démarches de réemploi. Les travaux menés dans ce cadre se sont particulièrement intéressés aux matériaux bois, et plus spécifiquement aux bois massifs anciens et aux panneaux à base de bois. C'est donc principalement sur cette famille de matériaux que se concentre l'analyse présentée ici, car elle constitue aujourd'hui l'un des principaux sujets d'étude lorsqu'il est question des interactions entre réemploi et santé.

Si les enjeux sanitaires méritent d'être pris en compte, l'objectif n'est pas d'inquiéter les acteurs du bâtiment ni de remettre en question les démarches de réemploi. Au contraire, il est tout à fait possible de réemployer des matériaux de manière sécurisée, à condition de s'interroger sur leur historique, leur usage futur et les éventuelles substances qu'ils pourraient contenir.

Les situations nécessitant une vigilance renforcée restent par ailleurs relativement limitées. Elles concernent principalement certains matériaux ayant pu recevoir des traitements aujourd'hui interdits. De nombreux matériaux couramment réemployés, notamment les matériaux inertes ou les éléments minéraux, présentent peu d'enjeux sanitaires.

Il est également important de rappeler que ces questions ne concernent pas uniquement le réemploi. Les opérations de rénovation de bâtiments anciens sont souvent confrontées aux mêmes problématiques, voire davantage. Dans de nombreux projets de réhabilitation, les matériaux existants sont conservés en place dans le bâtiment et ne font pas toujours l'objet d'un questionnement approfondi sur leur historique ou leurs éventuels traitements (notamment lorsque le diagnostic de présence de la substance n’est pas rendu obligatoire par la règlementation). Les enjeux sanitaires associés aux matériaux anciens dépassent donc largement le seul cadre du réemploi et invitent plus globalement à mieux connaître le patrimoine bâti existant.

L'enjeu n'est donc pas de freiner le développement du réemploi ou de la conservation, mais de donner aux acteurs les moyens de le pratiquer de façon éclairée, sécurisée et adaptée aux usages futurs.

 

1.Réemploi et santé : pourquoi se poser la question ?

 

La prise en compte de la santé dans les démarches de réemploi s'explique principalement par trois facteurs.

Le premier concerne la difficulté à reconstituer l'historique complet de certains matériaux. Contrairement à un produit neuf, il est parfois difficile de connaître précisément sa date de fabrication, les traitements qu'il a reçus, les conditions dans lesquelles il a été utilisé ou encore son mode de stockage.

Le deuxième facteur réside dans l'évolution de la réglementation. Certaines substances couramment utilisées il y a plusieurs décennies sont désormais interdites ou fortement restreintes. C'est notamment le cas de certains biocides utilisés pour le traitement des bois, mais aussi de substances présentes dans des peintures, mastics ou colles anciennes.

Enfin, le changement d'usage d'un matériau peut modifier les conditions d'exposition. Un élément initialement installé en extérieur puis réemployé en intérieur ne présente pas le même niveau de risque potentiel.

Ces constats ne signifient pas que le réemploi est problématique. Ils soulignent simplement l'importance de mieux connaître les matériaux avant leur réutilisation.

 

2.Quelles questions se poser avant de réemployer un matériau ?

 

L'identification des risques sanitaires repose avant tout sur une série de questions simples. Elles permettent de retracer le parcours du matériau et de vérifier son adéquation avec le futur projet.

  1. De quand date le matériau et quelle est son histoire ?

Connaître la date de fabrication et les usages antérieurs permet de situer le matériau dans son contexte réglementaire. Certains produits anciens ont pu recevoir des traitements ou contenir des substances aujourd'hui interdites ou fortement restreintes.

  1. Dans quel état se trouve-t-il aujourd'hui ?

L'observation du matériau peut apporter de précieuses informations : présence d'odeurs, de moisissures, de traces d'humidité ou encore de traitements visibles. Ces éléments constituent autant d'indices utiles pour évaluer les risques potentiels.

  1. Quelles transformations vont être réalisées avant sa réutilisation ?

Le matériau sera-t-il réemployé tel quel ou devra-t-il être découpé, scié, poncé ou reconditionné ? Ces opérations peuvent générer des poussières ou remettre certaines substances en contact avec l'air intérieur, créant de nouveaux scénarios d'exposition.

  1. Quel sera son futur usage ?

Un matériau destiné à un usage extérieur ne soulève pas les mêmes questions qu'un matériau installé dans un local fermé. Il convient également de prendre en compte la surface concernée, le volume du local et les conditions de ventilation du bâtiment.

  1. Qui seront les futurs occupants ?

La nature du public accueilli influence également l'analyse. Les précautions peuvent être renforcées dans les logements, les établissements scolaires, les crèches ou les structures de santé, qui accueillent des populations plus sensibles aux questions de qualité de l'air intérieur.

Plus encore que la nature du matériau lui-même, c'est donc son parcours et ses futures conditions d'utilisation qui permettent d'évaluer sa compatibilité avec un projet de réemploi. Une même poutre ou un même panneau bois pourra ainsi être réemployé sans difficulté dans certains contextes, mais nécessiter des précautions particulières dans d'autres.

 

3.Quels matériaux nécessitent une vigilance particulière ?

 

Il est important de rappeler que les matériaux susceptibles de présenter un enjeu sanitaire restent relativement rares au regard de l'ensemble des matériaux pouvant être réemployés.

Les principales interrogations concernent surtout certains bois anciens ayant reçu des traitements aujourd'hui interdits ainsi que des matériaux susceptibles de conserver des revêtements anciens contaminés, notamment des peintures au plomb. Dans la pratique, les murs enduits ou peints sont d'ailleurs rarement réemployés sous leur forme initiale, ce qui limite fortement ce type de situation. Les cas de vigilance concernent davantage certains éléments métalliques peints ou des supports conservant leurs revêtements historiques.

Parmi les familles de matériaux réemployables, identifiées comme les plus sensibles figurent :

Les bois massifs anciens

Les charpentes, poutres, solives ou tasseaux anciens ont parfois reçu des traitements insecticides ou fongicides utilisant des substances aujourd'hui interdites, comme le lindane ou le pentachlorophénol.

Les panneaux à base de bois

Les panneaux de particules ou dérivés du bois fabriqué il y a plusieurs décennies peuvent contenir des colles émettant davantage de formaldéhyde que les matériaux actuels.

Les peintures et revêtements anciens

Certains revêtements peuvent conserver des substances anciennes, notamment du plomb.

Les matériaux exposés à des situations particulières

Une vigilance particulière est également recommandée pour les matériaux provenant de bâtiments industriels, ayant subi un incendie, exposés à une forte humidité ou stockés dans des environnements susceptibles d'avoir entraîné une contamination.

 

4.Des retours d'expérience qui confirment la nécessité de la vigilance

 

Plusieurs exemples présentés par MEDIECO lors du webinaire illustrent les enjeux concrets du sujet.

1.Réemploi d’un plancher technique

Dans un immeuble de bureaux ayant intégré des planchers techniques réemployés à base de panneaux de particules, des mesures de qualité de l'air ont révélé des concentrations en formaldéhyde supérieures aux niveaux habituellement observés dans des bâtiments récents. 

L'analyse a montré que les opérations de reconditionnement avaient joué un rôle important. Le retrait de revêtements anciens et le ponçage des panneaux avaient remis certaines colles en contact avec l'air intérieur, favorisant ainsi de nouvelles émissions.

Pour corriger ces émissions il est possible d'appliquer un vernis polyuréthane avant d'apposer le nouveau revêtement de sol, un nouveau contrôle des concentrations en formaldéhyde dans l’air sera nécessaire pour confirmer l’efficacité du vernis.

 

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Mesures de qualité de l'air suite au réemploi de dalles de faux plancher @Medico

 

 

 

2. Conservation de charpentes bois

D'autres investigations menées dans des bâtiments anciens ont permis d'identifier la présence de biocides historiques dans certaines charpentes. Des concentrations élevées de lindane, de pentachlorophénol et d'autres substances Mesassociées aux anciens traitements du bois ont ainsi pu être observées dans l'air intérieur. Afin de limiter la présence de ces substances dans l’air, des solutions pour encapsuler le matériau peuvent être proposées comme l’application d’un vernis.

Ces exemples ne doivent pas être interprétés comme une remise en cause du réemploi. Ils démontrent plutôt l'intérêt d'une démarche d'évaluation préalable et la nécessité de porter une attention particulière aux matériaux dont l'historique ou les traitements anciens sont mal connus.

 

5.Quelles solutions pour éviter le risque :

 

  1. Intégrer la santé à chaque étape de la chaîne du réemploi

La prise en compte des enjeux sanitaires concerne l'ensemble de la chaîne du réemploi.

Lors du repérage

Cette phase vise à rassembler un maximum d'informations sur les matériaux : origine, âge, historique, traitements éventuels ou diagnostics déjà réalisés.

Lors de la dépose

L'enjeu est de préserver l'intégrité des matériaux et de limiter les émissions de poussières.

Lors du tri

Les lots présentant des incertitudes peuvent être isolés et faire l'objet d'investigations complémentaires.

Lors du reconditionnement

Les opérateurs doivent bénéficier de mesures adaptées pour limiter leur exposition lors des opérations générant des poussières.

Lors de la remise en œuvre

Il convient de vérifier l'adéquation entre les caractéristiques du matériau, son nouvel usage et le public accueilli.

Après la mise en œuvre

Des mesures ciblées de qualité de l'air intérieur peuvent être réalisées afin de vérifier la compatibilité des concentrations observées avec l'usage prévu.

  1. Des outils et des clauses pour sécuriser les projets

Les marchés et cahiers des charges peuvent intégrer plusieurs exigences afin d'encadrer les démarches de réemploi :

  • assurer la traçabilité des matériaux ;
  • documenter leur historique ;
  • prévoir des analyses complémentaires lorsque des doutes subsistent ;
  • vérifier la compatibilité entre le matériau et son futur usage ;
  • encadrer certaines familles de matériaux sensibles ;
  • renforcer les exigences pour les établissements accueillant des publics vulnérables.

Ces dispositions permettent d'intégrer pleinement la dimension sanitaire dans les projets sans remettre en cause les ambitions d'économie circulaire. Pour vous guider, le projet Circul'Air a permis la production d'arbres de décisions pour certains matériaux qui facilitent la prise de décision.

 

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Arbre de décision - Circul'Air

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. Que faire lorsqu'un doute subsiste ?

Lorsqu'un doute apparaît sur un matériau, plusieurs solutions peuvent être envisagées avant d'écarter son réemploi.

Il est possible de :

  • privilégier une réutilisation en extérieur ;

  • éviter certains usages dans les locaux accueillant des publics sensibles ;

  • réaliser des analyses ciblées ;

  • mettre en œuvre des solutions d'encapsulage ;

  • assurer une ventilation adaptée ;

  • vérifier les concentrations par des mesures d’air après la mise en œuvre.

L'objectif reste d'adapter le projet aux caractéristiques du matériau tout en maintenant les ambitions de réemploi.

 

Synthèse des enseignements et perspectives

 

Le développement du réemploi invite les acteurs du bâtiment à intégrer la santé comme un paramètre complémentaire aux considérations environnementales, techniques et économiques.

Les retours d'expérience présentés montrent cependant que les risques sanitaires liés au réemploi ne sont ni systématiques ni généralisés. Les situations nécessitant une vigilance particulière concernent principalement certaines familles de matériaux bien identifiées, notamment les bois anciens ayant reçu des traitements historiques ou les matériaux portant encore certains revêtements anciens.

Pour la majorité des matériaux couramment réemployés, les enjeux sanitaires restent limités dès lors que l'on dispose d'informations suffisantes sur leur origine, leur état et leur futur usage.

Enfin, les questionnements présentés dans cet article ne doivent pas être perçus comme spécifiques au réemploi. Les bâtiments anciens conservés dans le cadre de rénovations peuvent contenir les mêmes matériaux, les mêmes traitements historiques ou les mêmes substances que ceux destinés au réemploi. La différence est que ces matériaux restent souvent en place et sont parfois moins interrogés (pour les substances dont le diagnostic n’est pas règlementaire) que ceux qui entrent dans une démarche de réemploi, alors même qu'ils peuvent présenter des enjeux similaires. Cette réflexion contribue donc plus largement à améliorer la prise en compte de la santé dans les projets de réhabilitation du bâti existant.

L'enjeu n'est donc pas de freiner le développement du réemploi, mais de l'accompagner avec des méthodes adaptées. En renforçant la traçabilité, l'évaluation des matériaux et les contrôles lorsque cela est nécessaire, il est possible de concilier pleinement économie circulaire, qualité environnementale et protection de la santé des occupants comme des professionnels intervenant sur les chantiers.

ASureau
Acteur(s) associé(s)
DREAL Centre-Val de Loire